recueillis par Dominique Polad-Hardouin
mars et octobre 1999

  À 23 ans, je commençais à ne plus pouvoir marcher du tout. L'association française contre la myopathie m'a offert un fauteuil roulant et une boîte de couleurs ; je ne voulais pas être en fauteuil. Je voulais mourir ; j'ai pris une lame de rasoir et je me suis tailladé les veines. À l'hôpital, on m'a fait des points de suture et mon père m'a bouclé dans ma mansarde. Une tante m'avait offert un genre d'atlas ; il contenait un reportage sur Vincent Van Gogh. Je ne savais pas qui était ce mec-là. Je ne connaissais rien à la peinture. Il parlait de la folie de Vincent Van Gogh, je me disais que si je suis en fauteuil et que je me taille les veines, c'est que je devais être fou. J'ai voulu lire. J'ai tout lu et cela m'a marqué. Il y avait une reproduction : Malraux disait qu'il n'avait pas su choisir sa route et donc qu'il s'était tiré une balle. J'ai trouvé cela émouvant. Dedans, il y avait une phrase dite par Van Gogh, je la cite souvent : " Si je ne vaux rien aujourd'hui, je ne vaudrai jamais rien… Car le blé est toujours du blé bien qu'au début, il ne ressemble qu'à de l'herbe ". Je ne sais pas ce qui m'a pris, je me suis senti un frère de Van Gogh. Je ne savais pas quelle était l'importance de ce type. Sur un vieux carton de livre d'école, j'ai reproduit " Le Champ de blé aux corbeaux ". Je trouvais que cela ressemblait un petit peu. Puis, j'ai essayé de faire d'autres trucs. J'ai recopié des poulbots, j'y arrivais un petit peu, j'ai continué. La découverte de la peinture s'est passée entre ce livre, le fauteuil roulant, une boîte de couleurs et moi, bouclé dans une mansarde.

Je faisais des poulbots qui ressemblaient à des poulbots, je les ai montrés à une dame qui a dit : " — Je les voudrais bien pour ma petite fille dans sa chambre, qu'est-ce que tu veux ? — Je ne sais pas. Une autre boîte de gouaches. " Ainsi pendant trois mois, j'ai fait un poulbot contre une autre boîte de gouaches.

Il caillait sous les ardoises dans le grenier où je dormais, mais c'était mon univers. Ma seule échappatoire, c'était de regarder le vasistas. Comment vouloir se barrer quand on n'a pas de jambes ? Il fallait bien faire quelque chose, il fallait inventer, c'était la peinture. J'ai essayé de recopier l'Odalisque d'Ingres, je ne me suis pas emmerdé. Cela me paraissait dur, j'ai torché cela en quatre vitesses et c'est devenu un phare avec des mouettes sous la lune. C'était déjà expressionniste, j'ai peint le coup de vent, tout était marron avec les mouettes blanches et puis, c'est parti. C'est devenu ma première toile.

Mon père a été hospitalisé à cause de l'alcoolisme, il avait mordu ma mère. Il lui avait arraché un morceau de bras. Ma mère était aussi à l'hôpital. Mon beau-frère m'a emmené dans une communauté d'handicapés. J'avais juste une valise avec mon chevalet, des couleurs, une toile et c'est tout. Ils m'ont gardé pendant un an. J'ai continué à peindre. Au bout d'un an, il y a un mec d'une grande surface qui a pris mes toiles. Il a exposé mes toiles parmi les choux-fleurs, les bananes... L'association qui m'avait offert la boîte de couleurs voulait faire dans sa revue un article sur le thème : " Nous avons aidé un handicapé qui fait de la peinture ". Par hasard, un mec m'a acheté un contreplaqué. Le chèque a été remis cérémonieusement devant le secrétaire de l'association. J'avais fait quelques natures mortes, une marine — qui est d'ailleurs chez Vanuxem — composée de vert et de blanc, avec de grands ressacs. J'avais écrit au dos : " Mer si belle, mer cruelle, pourquoi es-tu si belle quand dans tes lames, tu engloutis mon âme ? " C'est curieux d'avoir écrit cela. Je n'ai pas eu d'ennuis avec ma maman qui est adorable, mais avec mon père. En dessous, j'avais écrit : " Mère cruelle, pourquoi es-tu si belle, quand dans tes larmes tu engloutis mon âme ? " Je suis parti de cette communauté d'handicapés. On m'a donné un pension d’invalidité pour vivre. J'arrive à Angers, dans un petit appartement d'une pièce avec mes toiles, un lit que l'on m'avait prêté, beaucoup de bouteilles dans les placards, — fallait bien vivre —, et des peintures. J'ai décoré la moquette, les murs, les vitres. Un 14 juillet, je me suis promené avec un copain, j'étais complètement ivre, on a vu deux filles. Parmi ces filles, il y avait Martine. C'était comme un feu d'artifices, je l'ai emmenée chez moi. Je lui ai dit que j'étais peintre. À l'époque, je ne voulais pas me marier. Quand on se marie, il faut toujours monter sur les tables, il faut aller chanter. Je n'aime pas ces trucs-là. Je voulais rester vieux gars, faire de la peinture. J'allais dans les bordels, je faisais des croquis, comme cela je vivais à l'œil. Les filles faisaient le tapin et, comme j'étais handicapé, elles s'occupaient de moi. J'étais le petit Toulouse-Lautrec d'Angers. Ainsi tous les fonds de bouteilles, je les récupérais. J'étais dans mon petit coin, bien chouchouté : champagne et toute la bouffe gratuite. La patronne, Nicole, quand j'étais trop bourré, me disait : " Allez Stani, je t'emmène pisser et tu as intérêt à ne pas pisser sur ma table. " Elle me débraguettait, me faisait pisser et me disait : " Allez maintenant, tu continues à dessiner. Tu dors là, si tu veux, et tu ne nous fais plus chier. "


Un jour, je rentre de mes balades nocturnes, je retourne à la maison et je trouve des tournesols. Martine était revenue et avait déposé des tournesols dans ma boîte aux lettres. Je les ai remontés et je les ai peints sur une vieille armoire. On n'a pas eu le temps de choisir. On a fait le bébé tout de suite, notre premier bébé. On n'a pas eu le temps de se dire : " Je t'aime ". Martine avait déjà eu deux enfants, j'ai eu trois enfants d'un seul coup. L'un dormait dans le placard, l'autre dans la salle de bains et l'autre dans la cuisine. Lorsque Martine était enceinte, j'avais un petit lit d'une place, c'était pratique, car j'ai le dos creux, le ventre de Martine se mettait dans mon dos. À partir de là, on est restés neuf mois dans cet appartement. L'association nous a aidés à trouver une maison. Le maire nous a soutenus afin que nous soyons rapidement relogés. Le Secours Catholique nous nourrissait et nous habillait, nous n'avions rien Alban est né quinze jours après que nous sommes arrivés à Saint-Georges-sur-Loire. On est restés quatre ans dans cette maison, on a fait un deuxième enfant, Flavien . La maison devenait trop petite. À l'époque, je marchais encore un peu, mais je n'arrêtais pas de tomber et de m'accrocher aux portes. Un jour, je me suis mis en colère, j'en avais plein le cul de tomber dans cette maison, je voulais foutre le camp. On a tout fait pour faire construire une nouvelle maison. À peine arrivés, il fallait déjà dégager. Dès le premier mois, on ne pouvait plus payer le loyer. Martine a dit : " Ce n'est pas grave, on prend la voiture, on embarque les trois gosses et on va aller voir une copine du côté de Laval qui tient une station-service. "

En passant, on voit sur la route une pancarte : " Étrange Musée Robert Tatin ". Dans un livre, dans une série surréaliste, j'avais vu le nom de Robert Tatin, il avait connu André Breton. Pour trouver le Musée, c'était long, on ne voyait rien arriver, je me dis si cela se trouve, c'est une idée surréaliste, il n'y a pas de musée. Tout d'un coup, on arrive. Il y avait deux fermes et, effectivement, il y avait le " Chemin des Géants " qui se construisait. On descend, on visite l'intérieur du Musée, la partie principale était déjà construite. Je dis à la jeune fille qui gardait — Krysteline — : " Il existe toujours ce peintre-là ? — Oui, son atelier est là. Il n'est pas mort. — Est-ce qu'un jour, je pourrais lui montrer ma peinture ? Krysteline, par gentillesse, voyant mon fauteuil sous les fesses, me répond : — Oui, oui. " Je prends un rendez-vous. À l'époque, je faisais de la peinture gestuelle, de l'abstraction lyrique. J'arrive là-bas, j'étais blanc comme un mort, j'avais lu toute sa vie. Il avait connu Malraux, Dubuffet, je n'en menais pas large. On attendait devant sa cheminée et tout d'un coup, j'entends les sabots en bois qui arrivent et je vois le père Tatin. " Bonjour ", lance-t-il. Je réponds : " — Bonjour Monsieur. — Et alors, qui t'es toi ? — Je suis peintre, je m'appelle Stani Nitkowski. — T'es polonais, toi ? C'est bien, j'aime bien, les Polonais. C'est un Polonais qui m'a sauvé la vie, une fois. Alors, tu fais de la peinture ? — Oui, — Tu me fais voir ce que c'est ? Oui. La matière est belle, cela aurait été bien dans les années cinquante, mais maintenant... tu vas aller voir les fleurs, les petites filles, les oiseaux, tu vas peindre tout ce que tu vois, cela sera beaucoup plus marrant pour toi. " Et point à la ligne. Sur le chemin du retour, je me suis exclamé : " Quel vieux con, c'est un vieux chien, ses fleurs et ses oiseaux, j'en ai rien à foutre. " Un jour, dans tout le magma de couleur et de matière de mes peintures, j'ai vu une tête se dessiner. J'ai gardé cette forme et bazardé le reste. Un personnage est apparu, c'est devenu " Le funambule ". Une dame, qui passe par hasard peu de temps après, voit ce tableau et me dit : " Est-ce que tu connais Dubuffet ? Tu devrais lui écrire, il s'occupe d'art brut. " Moi, au lieu de m'occuper de Dubuffet, je repense à Tatin qui avait connu Dubuffet, j'ai donc rappelé Tatin. Liseron répond : " Vous revenez quand vous voulez. " Robert Tatin, en regardant mes nouvelles toiles, dit à Liseron : " On pourrait lui faire une exposition dans la salle du Dragon. " Ils m'ont préparé une exposition. C'était au moment des événements de Solidarnosc ! Il fallait que je fasse des dessins à l'encre pour le carton d'invitation. Je n'avais jamais dessiné.

À l'inauguration, tout son petit musée était plein. C'était sympathique. J'ai vendu une toile et deux dessins et j'ai fait ma première apparition à la télévision. Tatin a écrit à Dubuffet pour lui demander des pistes pour moi. Finalement, on m'a conseillé d'aller voir Cérès Franco à Paris. Avec un copain, on est partis avec mes toiles. C'était presque comme d'aller à New York. Quand on est arrivés, c'était fermé, on regardait derrière les barreaux. En attendant, on est allés chez Ariel, on a été reçus comme des ploucs. Puis, nous sommes allés chez Boulakia, mon copain posait les tableaux sur les meubles. Boulakia était occupé avec des Japonais qui achetaient un Picasso. Il arrive en gueulant : " C'est quoi ce tableau, foutez-moi ça en l'air ! " Après, j'ai été chez Jean Briance, qui nous a dits : " Je ne peux rien faire mais par contre chez Cérès Franco, cela pourrait l'intéresser. " La première fois que j'ai rencontré Cérès Franco, elle m'a dit : " C'est bien, mais j'aime mieux quand il y a moins de matière quand c'est pur. Tu reviendras dans un mois et tu me montreras ton travail. " Entre temps, j'ai fait une exposition à Laval. Pour cette occasion, j'ai invité Cérès Franco. Elle voulait connaître Robert Tatin. Cela a été une grande rencontre, une grande bouffe, une grande fiesta pendant trois ou quatre jours. Tatin et Cérès se sont embrassés comme du bon pain. Tout le monde mettait les dessins par terre, c'était la belle vie de bohème. À partir de là, Cérès a décidé de faire quelque chose pour moi. Elle est venue me voir dans la maison à Saint-Georges. Je faisais beaucoup d'acrylique, des couleurs vives. Elle me dit : " On fera une exposition en 1982. "

Mon aventure parisienne commence donc en 1982. Jean-Marie Drot a fait le texte qui a servi de préface pour l'exposition. Avec Cérès, j'ai commencé à vendre quelques toiles. J'étais bien soutenu. Les rapports étaient intenses. J'ai travaillé de plus en plus. Jusqu'à ce que Vanuxem me trouve. Il me téléphone et se présente : " Je suis Vanuxem, marchand d'Aristide Caillaud. " Je me suis dit : " Un marchand, il n'a qu'à venir. "

Il est venu, une liasse de billets sur la table. Il embarque [une partie] de mon atelier. Martine me dit : " Tu ne trouves pas cela bizarre, prendre tout ton atelier ". Il ne devait pas être arrivé dans son château quand j'ai téléphoné et parlé à sa femme : " Tu diras à ton mari qu'il rapporte tout… " Déjà, ça n'allait plus. Après, j'avais moins de contacts avec Cérès. […] J'ai commencé à faire le guignol.

Grâce à une revue d'art qui s'appelait Artension, on avait dit : " Écrivez à Nitkowski, il vous répondra ". J'ai reçu cent lettres. J'ai renvoyé cent dessins. Puis, je pars en vacances avec Martine et les enfants. Lorsque je rentre, il y avait encore une lettre. Aux autres, j'avais toujours envoyé un dessin et c'est tout. Là, au milieu de la lettre, en diagonale, un numéro de téléphone. Au lieu de répondre par un dessin, j'appelle tout de suite. C'était une fille qui était en mal d'amour, elle habitait Montpellier. Quelque temps après, je prends l'avion et je ne reviens plus à la maison. C'est la rupture. […] La fille partait rejoindre son bonhomme et revenait. Moi, je ne peignais plus. Cette fille m'a piqué toutes les toiles qui me restaient. J'ai décidé de mourir. J'ai coupé le fil qui branche la télévision à la prise. J'ai dénudé le bout du fil, j'ai mis mon rasoir mécanique dessus. J'ai laissé la porte de mon atelier entrouvert. Sur le grand miroir, j'ai écrit le numéro de téléphone de Martine. J'ai rempli ma baignoire d'eau, j'ai mis mon rasoir branché sur le fil dénudé et je l'ai fait glisser doucement. Avant, j'avais fait un dessin. Je l'ai encore. Mais la prise électrique, c'était une prise de rasoir, ce n'était pas assez fort et au lieu de mourir électrocuté, cela m'a envoyé des décharges. J'avais les pieds qui bougeaient tout seuls. J'avais tellement l'air con que j'ai ri. Je me suis levé, j'ai appelé Me Loison, mon ami de 84 ans. Il me dit : " Tu rentres chez toi et tu fermes ta gueule, je te trouve un atelier. " Il m'a trouvé cet atelier, cela fait 10 ans que je suis ici. Vanuxem […] me donnait toujours plus de sous, j'avais sa voiture, je faisais le tour de la France. Tout a été dilapidé. Je suis resté ici pendant dix ans et j'ai eu quinze histoires d'amour. Elles ont duré de six jours à six mois. Maintenant depuis trois ou quatre ans, c'est fini. Je ferme la porte à clé, car je reçois encore des lettres. […] Vanuxem venait tous les mois et chaque fois j'avais des diarrhées, avant et après. Il me faisait rectifier, il jugeait les toiles. À la limite, je croyais qu'il avait toujours raison. Il me donnait des idées. Il n'était pas si con que cela le père Vanuxem, il n'y aurait eu que le père, ça allait, il avait un œil. Quand il visitait l'atelier, on avait quelques conseils. Maintenant, il va falloir pouvoir vivre sans lui, savoir comment cela tient, savoir si on doit continuer, si on doit travailler davantage. Pendant ces treize années que j'ai traversées avec lui, j'ai gaspillé ma vie et ma santé. Je me suis fusillé. Je ne voulais plus vivre cette vie de feu follet, cette vie que je menais avec lui. J'avais l'argent, les femmes, tout. C'était facile, si bien que je travaillais quelque temps dans l'année pour préparer une exposition et le reste du temps, c'était du gaspillage. La dernière exposition chez Vanuxem, on ne savait pas si c'était une évolution ou une dévolution de la peinture. La première exposition, ma peinture était un peu empruntée à l'art brut avec des couleurs et un peu de matière. Ensuite, il y a eu des surdoses de couleurs ; une autre année, c'étaient des couleurs de vitrail. Puis, il y a eu un dépouillement dans la peinture. Je n'étais plus du tout moi-même. J'étais complètement largué, tout le monde croyait que j'étais dans la plénitude et c'était tout à fait le contraire. Vanuxem avait de l'influence sur moi, dans mon travail. Je ne me retrouvais jamais libre dans la peinture quand j'étais avec lui. J'avais l'impression de peindre suivant les conseils de Vanuxem. J'ai fait une exposition en 1995, je n'avais pas été très content de la façon dont il avait fait les choses. J'avais dit comment éclairer les tableaux, comment faire. Il promettait toujours, plus on avançait plus il cachait les titres, il fallait que je défasse mes titres pour reprendre une phrase de Dubuffet, au lieu de " Mère, voilà ton fils ", c'était une phrase de Dubuffet. Je recopiais à l'encre le titre pour pouvoir vendre à un milliardaire. Un matin, il m'appelle, je n'étais pas en colère mais je ne trouvais pas de prétexte pour l'envoyer "chier". Treize ans, c'est long. Quand on est treize ans en relation avec un marchand, c'est très dur. […] En 1996, j'ai décidé de ne plus rester chez lui, je sentais que je ne pouvais pas aller plus loin. Je ne trouvais plus l'amour de la peinture. Je l'ai lâché en septembre/octobre 1996. Au dernier vernissage, j'ai été stoïque. À tous les vernissages, j'avais une biture. Là, j'ai été un homme parfait, j'étais avec mes deux gars et je n'ai rien dit. Au repas, je n'ai pas dit un mot : " Oui, merci, oui, merci ", c'est tout. Tout le monde me regardait un peu hagard. Dès que je suis revenu de l'exposition, j'ai repris le boulot. Je commençais à retrouver la matière et les sujets qui correspondaient à la remise en question de moi-même. J'ai attaqué et peaufiné mes toiles, j'ai retrouvé ce goût de peindre. […] La dernière toile qu'il a emportée s'appelait : " Où irions-nous porter notre dépouille ". J'ai repris ce que j'avais commencé depuis un an : les peintures à travers la Bible de Jérusalem. J'ai une petite bible, j'y puise tous mes titres. Je n'ai pas été beaucoup au catéchisme, mais j'ai toujours été très croyant. J'ai une grande foi. Je réapprends sur le tard. Maintenant, je vis avec Martine et la peinture. Comme Martine est la peinture et la peinture est Martine. Nous vivons à trois. J'ai dit à Martine : " On n'aura pas de sous, ça va être dur. Les toiles, on va les cacher dans le placard. Tu n'as qu'à penser que c'est une petite bombe. Tant qu'on peint on n'aura jamais peur. Il faut que l'on soit tout les deux d'accord pour tenir. Cela peut être, très long, pour les enfants cela va être terrible. " Martine me connaît bien, il n'y a pas eu de lézards. On n’a rien vendu pendant trois ans, tout était dans le placard. Je trouve que je suis mieux dans ma tête, dans mon corps. À l'intérieur de mon cœur, je vois mieux les choses, je sais qu'on ne compte que sur la peinture et qu'on peut attendre encore. J'ai retrouvé le plaisir de peindre. Quand Martine arrive, à l'odeur, il y a déjà une grande joie. Non seulement, je perdais la passion de la peinture, en plus je perdais la tonicité de mon corps, il répondait moins. Et cela Vanuxem le savait, car il le répétait aux autres. Et puis, quelque part, par rapport à Tatin, je me sentais en trahison. C'est à partir de ce moment-là que j'ai commencé à réécouter tout ce que m'avait dit Tatin. J'ai commencé à y repenser parce que ma tête était lavée. Avec Martine, on a parlé et parlé de toute cette bizarrerie qui se passait depuis treize ans qui faisait que moi je n'étais plus moi-même du tout. Je n'étais plus Nitkowski. On se disait qu'il ne fallait pas être parano mais les faits sont prouvés par les peintures. Les hospitalisations, tout ce qui est arrivé dans ma vie privée ou même tout ce qu'il y a dans mes peintures, mes titres et les dates, tout est vérifiable. Il devait diriger ma vie. La preuve, quand j'étais avec lui, je mettais des dents, des grandes giclures de sang et de grandes pupilles dilatées dans les yeux. J'étais agressif alors que je ne suis pas un homme agressif. Depuis que je l'ai quitté, j'ai commencé par enlever les dents, j'ai laissé à peine une lumière dans l'œil, toutes les silhouettes sont comme la toile " La prostituée d'Emmaüs ", à peine visible, et quand on la voit, elle se déploie.

Chez Vanuxem, j'avais l'impression de faire du spectacle, du mauvais expressionnisme. Au fond de moi-même, je suis un peintre expressionniste, je suis d'origine slave, mes grands amours sont Van Gogh, Goya, Maryan. Les gens disaient, il y a du sang, il doit souffrir. Mais si tu souffres physiquement, tu ne peux pas peindre. Tout ce que je faisais, en peinture, tenait mon corps et mes muscles, mais, j'allais dans des facilités de description. Dans les toiles comme " Chair déshabillée ", comme la " Vierge menstruée " — qui sont reproduites dans le catalogue de la galerie des Filles du Calvaire — je m'apercevais que cela reprenait de la consistance. Je revenais à un vrai travail doublé d'une véritable passion, sous-tendus d'une fibre chrétienne. Je me retrouvais enfin dans mon chemin — celui que m'avait préparé Tatin —. Tout est revenu d'un seul coup. Avec Cérès, avec Jean-Marie Drot, j'ai recommuniqué. Les amis du début, je les ai retrouvés.

Les gens parlent de ma peinture et de la souffrance que je porte en moi et de ce besoin de l'exhiber. Ma vie a été très chahutée. Quand je regarde autour de moi, les peintures sont sujet à se confesser. Normalement, ce serait à moi de me confesser, certains titres sont des allusions à mon propre corps et à ses difficultés. Mais c'est vivable, ce n'est pas le plus difficile. En fait, les gens viennent, dans ce fauteuil, dans mon atelier pour raconter leur vie, leur vie très difficile, qui déborde en dehors des murs de l'atelier. Dans mes peintures, c'est ce que j'essaie de dire, très vite. J'ai besoin de me vider de ce qui est cruel dans la vie. J'aime la vie mais c'est souvent ensanglantée. Comment le dire ? Je n'ai jamais voulu choquer. Je veux aller à des choses très directes. Je regarde ce qui m'entoure et je peins de façon fulgurante pour en laisser une trace. "

Le 13 octobre 1999, date du deuxième entretien, nous étions avec la présence complice de Jean-Marie Drot.
le 1er juin 2001

P.S. A la demande de M. Roland Vanuxem les phrases jugées diffamatoires ont été enlevées et remplacées par des […]