Claude Le Provost et sa femme sont des amis et des collectionneurs de Stani Nitkowski.
Depuis plusieurs années, Claude se rendait à Angers pour lui rendre visite.
Voici son témoignage
:
 

J'ai rencontré Stani au début des années 80. Poussé par Martine il était venu montrer ses premiers travaux dans une galerie nantaise que je visitais et où il exposa plus tard. Nos regards s'étaient croisés et déjà nous étions complices… Jamais je n'oublierai le regard " fouailleur " de Stani… en un instant il m'avait percé il savait que j'aimais sa peinture.

Très vite, Sauvageot lui organisa une superbe exposition à l'Atelier sur l'Herbe… lieu magique où les dessins et les toiles produisirent l'effet d'une bombe, d'une grande découverte. J'y fis l'acquisition de " L'homme Pull Barrique " ... ma découverte de collectionneur…

De ce jour date notre amitié, ponctuée par de nombreux appels téléphoniques, des visites… des périodes de silence… comme tout créateur Stani était sûr mais doutait parfois… alors je lui rendais visite.

Stani un homme très intelligent, qui s'adaptait à son interlocuteur si bien qu'il y a autant de Stani que de personnes qui l'ont connu. Aimant comme lui le respect de la parole donnée il me donnait rendez-vous à 10 h chez lui le lundi qui était mon jour de repos. Il m'attendait à jeun, impeccable, il se préparait une tasse de thé. Je regardais les derniers dessins puis nous passions à l'atelier pour parler Peinture… il était intarissable… ses propos étaient profonds… ses jugements sûrs… Il aimait me montrer ses coulées jetées sur la toile. .. il avait souvent plusieurs fonds en devenir. " Regarde ", me disait-il en pointant sa main… " là, il y a une tête qui essaye de s'extraire… " médecin accoucheur… Stani l'aidait à venir au monde… il ne lâchait plus la forme qui prenait corps… Ainsi, un jour en écoutant un disque de Pablo Casals jouant les suites pour violoncelle de Bach… une toile étonnante de profondeur… l'accouchement était terminé…pas de retouche…pas de remords… une liberté totale… la Peinture seule.

Stani était télépathe. Un jour que nous regardions sa dernière toile, Stani me dit : " C'est une bonne toile… Tatin qui est là est d'accord… " Stani s'était retourné,… j'en fis autant… Tatin était là et invisible. Stani lui demandait souvent son avis c'était son père spirituel. Il me rappela une vieille prévision que Tatin lui avait faite au tout début de leur rencontre : " Tu exposeras telle année, rue du Faubourg Saint Honoré ". N'oublions pas que cette annonce était faite à un débutant inconnu que rien ne prédisposait à exposer dans une rue si prestigieuse. L'expo a eu lieu, d'ailleurs Stani n'en avait jamais douté.

Stani avait une mémoire phénoménale. Il y eut des années où Stani produisait beaucoup. Et malgré cela il gardait en mémoire toutes les toiles qu'il avait faites. J'étais toujours émerveillé de voir Stani me détailler une œuvre qui remontait à une dizaine d'années. Stani avait aussi la mémoire du cœur. Une seule fois il avait vu mon beau-père qu'il avait apprécié (la réciproque était vraie) lors d'un repas familial. En entrant dans la salle de séjour mon beau-père lui avait demandé : Comment allez-vous ? Il avait répondu avec force : Très bien. De quoi pourrais-je me plaindre ? J'aime peindre et je peins. Quelle leçon ! Le rude jurassien m'en a longtemps parlé… quant à Stani, il n'a cessé de me demander de ses nouvelles. Ces deux-là étaient de la même trempe.

Stani écorché vif par ses faux amis, même. Stani avait un cœur énorme qui ne demandait qu'à accorder sa confiance, ce qu'il fit à maintes reprises, malheureusement la réciproque n'était pas toujours au rendez-vous alors il sortait de ces expériences déçu, meurtri, dégoûté. Chacun, lorsque le pire est arrivé, s'est posé la question comment cela a-t-il pu se produire ? … pour moi il y a beaucoup de responsables. Je ne donnerai qu'un exemple -. J. M. Drot l'AMI de toujours (je n'ai pas rencontré Stani une seule fois sans qu'il ne m'en parle) avait eu l'idée de créer une association des amis… Stani m'avait tout de suite téléphoné… dans l'instant je lui donnai mon adhésion… Combien ont répondu favorablement ? J'ai bien peur que les doigts d'une main ont dû suffire… Par pudeur, Stani disait qu'il fallait attendre. Il espérait 50, 60 bouées de sauvetage… Stani avait une résistance exceptionnelle mais l'être humain a des limites et la société l'a poussé au-delà de son seuil de résistance… mais la société c'est aussi " nous ".

Stani et le futur - . Je me souviens d'un Stani rayonnant, accompagné de son fils Alban le soir du vernissage de Louis Pons à la Halle St Pierre. Il nous annonçait à ma femme et à moi-même qu'il exposerait ici même en 2002. Il nous disait les toiles que nous avions et qu'il désirait voir exposer. Il avait toujours plaisir à prendre le téléphone lorsque quelque chose se dessinait -ainsi une expo. à Nancy… l'autre chez la fille de Cerès Franco, encore une figure qu'il aimait évoquer car elle lui avait accordé sa confiance dès le début. Quel plaisir il montrait lors d'un de mes retours de Lagrasse où je lui disais qu'il avait plusieurs œuvres exposées. Il fallait lui donner les titres alors il les voyait.

Stani avait ses amis, Tatin, Dubuffet, Jean-Marie Drot, Cerès Franco et sa fille, Corneille, Maître Loison, Gérard Sendrey, Jean et Jeannette Branchet… j'en oublie et m'en excuse mais aussi Rembrandt, Goya, Soutine, Kikoïne, Kokoschka, Maurice Rocher, Christoforou, Lindstrom… etc… etc… mais par-dessus tout il y avait Martine, et ses enfants.

Tout ce contexte a fait que mon Amitié et ces lendemains proches qui semblaient favorables m'ont rendu aveugle - . J'avais connu tant d'alertes que les nuages noirs m'apparaissaient dispersés pour quelques mois. J'avais sous-estimé le choc provoqué par la disparition de Flavien… je me suis senti coupable… mais maintenant je sais que la date qui avait été choisie d'une manière délibérée montre qu'il n'y avait plus rien à faire, qu'il avait décidé de partir retrouver Flavien et les autres dans un monde parallèle qu'il connaissait. Il m'aura laissé une leçon d'humanité qui se retrouve dans ses toiles et ses dessins, et aussi dans ma vie… c'est pourquoi j'ose terminer en disant merci Stani car si la vie continue une autre commence pour toi.


Claude Le Provost
Octobre 2001