Alain Lacoste, né à Laval en 1935 est bien connu des amateurs d'art singulier.
Ce texte a été publié dans le n° 23 de sa revue.

 

C'était en 1980. Je venais de rencontrer Robert Tatin. Il allait exposer mes œuvres dans la " salle du pilier " à l'entrée de la Frénouse

Mais auparavant il y accueillait les peintures déjà très affirmées d'un jeune handicapé d'origine polonaise nommé Stani Nitkowski.

Lors du vernissage, au milieu d'une foule nombreuse, et pendant le discours de Robert Tatin, apparu sur le perron de la salle d'apparat, habillé comme à son retour d'Amérique Latine, j'aperçus le regard noir et intense de Stani.

Robert Tatin voulait me le présenter. Il avait répondu qu'il ne s'intéressait qu'à la peinture. Nous finîmes cependant par nous voir et par nous rejoindre dans notre commune passion.
Avec Tatin il ne fallait jamais oublier le Yin et le Yang ni la rate. Aussi nous invitat-il illico à souper chez lui. Soirée mémorable et fondatrice.

Les peintures de Stani étaient déjà somptueuses en effet. Les couleurs flamboyantes. L'humour et la vitalité omniprésentes. Il plaisait d'emblée
aux peintres, disait-on.

Je ne l'ai jamais vu pratiquer. Mais j'ai vu son atelier à St.Georges-sur-Loire. Une chambre. Une bâche était étendue pour protéger le sol. Elle était
envahie par les taches. Stani s'asseyait dessus et manipulait la matière.
Quelque temps plus tard, Céres Franco l'avait encouragé à essayer l'acrylique, alors qu'il utilisait déjà la gouache. Mais déçu, à tort, par le
résultat, il était revenu a la peinture à l'huile, sa "merde" comme il disait.

Il mélangeait le vernis avec la peinture et obtenait des dentelles, des écumes, des sanguinolances et des véhémences. Sa période abstraite lui avait
déjà valu un prix à New York. Elle avait pris fin lorsque Tatin lui avait dit : " Il y a autre chose derrière ".

Il montrait ses toiles régulièrement au maître de La Frénouse. Il suivait parfois ses conseils. La toile du singe qui a fourni une couverture d'Artension représentait autre chose au départ. Elle avait été refaite à la suite d'une de ces visites.

D'autres fois il s'opposait. Alors que Tatin lui avait expliqué sa conception de l'harmonie du tableau, répéter la même couleur à différents
endroits, Stani s'était ingénié à peindre une barbe verte alors que les cheveux du personnage opposé étaient rouges ou quelque chose de cette huile.
Un visiteur de chez Céres Franco retrouvait les couleurs et les ramages des costumes folkloriques polonais dans les toiles de Stani. Lui même s'habillait comme un prince. Ses bottes étaient de tout beauté (botté). Il était le premier chat beauté, le deuxième étant à Praz-les-Arts.

L'ami Jacki l'accompagnait partout a l'époque. Il l'avait conduit à Paris, faire la tournée des galeries. Céres Franco avait été la seule à s'intéresser à ses œuvres qu'il déballait au milieu des célébrités exposées.
Grâce à Tatin, J.-M. Drot a découvert Stani. Il parait que ce colosse a pleuré en écoutant l'histoire du fils de mineur dont les peintures marchaient toutes seules, comme celles des peintres du soleil descendant vers André Malraux des montagnes antillaises. Son amitié pour lui a été, ensuite, indéfectible.

Stani a écrit à Jean Dubuffet et celui-ci lui a répondu, entre autres, que leurs conditions se ressemblaient : empêchés de voyages en jambes, ils les ont remplacé par des voyages en têtes.

Stani et moi avions une affinité commune avec les expressionnistes. Ne touchez pas Soutine disait-il.
Ma bibliothèque ouvrait son appétit de lecture.
Je lui parlais de Chaissac, de Wols, du Greco. Il me répondait Antonin Artaud, le momo.

Pierre Souchaud, Hervé Aussant, Sylvie Blanchard, Dominique Cormier, Jacques Reumeau, Antoine Rigal, Bernard Leijs, Jacques Karamanoukian ,Gérard Sendrey
ont été nos amis et je dois en oublier.

Stani, la bande à Tatin, tu l'a fait connaître jusque dans les étoiles et la peinture, la vraie, tu as contribué a la sauver face aux " modes internationales ".

Reste Stani. Continue de nous appeler de chez les gueux de l'au-delà et continuons à aimer et à défendre ton œuvre. On a besoin de toi.

Alain Lacoste