Monologue à propos d'un autoportrait de Stani Nitkowski
 

 La boucle d'oreille fait un oeil de plus sur le visage de trois quarts.
Un gitan aux dents blanches, aux cheveux hérissés.
L'air de dire "je te vois", quand je le regarde...
La peinture s'encroûte autour des orbites. Là, douleur, trous profonds.
D'où sortent deux éclairs.
Nez fort de fauve qui inspire l'air de son enfermement.
Traits saisis par le chasseur, juste avant sa balle.
Il redoutait qu'on le juge, en sa posture de captif.
Une flaque de sang sur la main droite, celle qui peint. La gauche gardait la teinte de la toile passée au "jus".
Tout le corps replié, écarté, offert à la grâce possible.
L'éventail ouvert de la honte quotidienne. Stani était une victime à l'affût.
A l'affût de sa misère, et des spectateurs sans scrupules.
A la merci du faiseur de sarcasmes.
La peau à vif, le cœur à la merci d'une déroute.
L'image de la foi qui s'incline, sachant d'où elle peut venir.
La tourmente cachée, mais vulnérable à l'infini. Les douleurs n'annoncent pas leurs sœurs.
A la merci de l'autre, qui apaise ou qui fouette.
La chair crucifiée sur plusieurs croix.
Il me dit: "Je te regarderai toujours";
Je l'ai vu mort, il me regarde encore. C'est lui qui a fixé son portrait définitif.
Quelques taches de noir sur le tableau. Des balles évitées.
Cette fois-ci la mort a fait mouche.
Il s'est mis du jaune sur les joues. Simple fard du paraître.
Ce corps a choisi la transparence: ne plus parler des muscles.
Le pinceau a couru, s'attardant sur l'immortel: l'âme.
Stani a représenté sa résistance.
Son combat: celui d'un héros. Contre l'adversaire qu'on ne vainc pas.
Parce qu'il est dedans. Parce qu'ils est Dieu.
Parce qu'il est Diable.
L'espérance comme une arme, la seule.
Rage de devoir espérer ne plus guérir.
Combat contre l'espoir de succomber.
Aller jusqu'au bout de son temps...
Et disparaître quand l'ennemi s'occupera d'un autre.
Disparaître quand l'aubaine sera venue.
Et l'aube d'une forme enfin achevée...

Dimanche 8 avril 2001
Alain Arnéodo