Françoise Monnin, journaliste et éditeur de la revue Artémoin aujourd’hui, écrivait dans Muséart en 1993.

  

Comme un avion sans ailes. Hors-normes, hors-bords, ortie, Nitkowski peint au feu et en sang. Et l'eau de vie précieuse dont il humecte ses pinceaux donne à retordre le fil des jours. 

"Oratorio pour un corps disloqué. C'est mon dernier dessin". Parce qu'il peint des figures nouées, rehaussés de babines anthropophages, de pupilles dilatées et d'immenses phalanges suffisemment crochues pour dénoyauter la planète, Nitkowski fait figure de troglodyte halluciné. Chimère. Son appartement provincial possède l'insupportable banalité des constructions modernes : une petite cuisine, nullement dérangée par l'encrier et le porte-plume posés face au miroir, sur la table ronde, et un salon décoré de quelques fétiches populaires. Le boudha de bois doré toise un ange souriant et sucré, agenouillé en prière. Un masque africain observe le torse de Christ mort, arraché à quelque église désaffectée, affublé d'un chapeau de paille et d'une canne à pêche."C'est mon Seigneur Saigneur. Je vis tellement une résurrection, lorsque je peins, que je suis obligé de croire en lui", avoue Nitkowski dans un haussement d'épaule, en caressant le crucifix largement tatoué sur son bras gauche. "Je suis superstitieux. Je me lève toujours à 6h02, ou à 7h01, pour obtenir un multiple de 4. Je me suis aussi tatoué quatre points sur chaque joue. Parce que lorsque j'étais en pension, enfant, le chiffre 4 martelé sur les canalisations qui courraient jusqu'à l'étage des filles signifiait : je t'aime".
Dans un coin la guitare électrique compte fleurette à un buste de Marquise. Quelques chapeaux de Robin des Bois, des bijoux vaguement celtiques, une queue de cheval... Et au beau milieu du parquet, de larges éclaboussures en rouge et noir qui révèlent une aventure horizontale : "mon petit banc, une tasse de thé, Mozart, et je ne quitte plus l'oeuvre tant qu'elle n'est pas terminée. Je pars dans ma tête. Parfois j'en bascule sur la toile, et quand je me redresse ma trace me plaît. Je mets aussi mes doigts, mes pieds. Je me sers de tout ce que j'ai. Un morceau de carton, un pinceau sans poils, une seringue... Je ne sais pas où je vais, et j'atterris toujours dans un petit coin. Dans chaque dessin je m'ouvre en entier. Je sors des choses qui me sont gravées dans la carcasse, et puis, je les regarde". 
Ca commence par une salissure. Ensuite, le graphisme la récupère, avec une tourbillonnante virtuosité. Lorsqu'il a débuté la peinture il y a vingt ans, Nitkowski ignorait qu'instinctivement il saurait jouer de la ligne et de la composition, avec cet impétueux sens de l'équilibre. "Il faut faire tenir debout, de toutes façons", affirme posément celui que la myopathie cloue sur des roulettes. Il les a choisies rouges, assorties à son foulard, à ses bottes, à ses vestes brodées. "Mon costume de Petit Prince poupinet plaît tellement dans les vernissages. Les gens aiment me voir pour se dire qu'ils ont de la chance, et que ma peinture est celle d'un homme traumatisé par son handicap. Sans comprendre, souvent, que sur les toiles il n'est question que de vie. Que le cri peut être l'expression de la joie. Je travaille neuf mois par an, l'accouchement est un de mes thèmes privilégiés. Et j'ai cinq enfants".

"Mes mots-couleur sont parfumés aux fruits de mère" 

Nitkowski peint en profondeur. Héritage d'un père mineur polonais, "fier d'être de ceux qui ont été obligés de s'exiler pour s'exprimer", venu extraire l'ardoise à La Pouëze, près d'Angers où vit aujourd'hui son fils. "Ma vie était déjà un roman avant que je ne la commence. Coups de grisou, jambes coupées, beaucoup d'alcool et de violence. Et par dessus tout, la nostalgie tzigane". Aussi Nitkowski ne tolère-t'il que les excès, les contrastes, les chocs. Bien noirs, avec de moins en moins de rouge. "Je peins un livre de bord, je n'ai pas envie qu'il soit séduisant. Je préfère que les morceaux de moi que je divulgue très sincèrement attirent naturellement. Ma peinture est une rencontre, une communication. Ce pourquoi je pose d'abord deux mains, un cri ou un regard. A partir de l'expression j'élabore un corps qui lui correspond". Prostré, ou contorsionné, jamais bien élevé, mais absolument vivant. Jusque dans les phrases dont l'artiste enrubanne certaines de ses figures."Source venue du ciel et que ne peut contenir la charpente miséreuse d'un homme recroquevillé sur sa nudité", ainsi Nitkowski définit-il la moindre goutte de pluie. Poésie? Fulgurance, plutôt, intuitive préhension de l'Eternité. Dialogue avec les anges, aux ailes d'amour si largement déployées qu'ils n'ont pas besoin de pieds.

Françoise Monnin